
Emportés par la houle, Clio et Jean se dévorent de rage. Pendant de longues minutes, jusqu’à ce que le bateau ivre de leur vertige accoste un rivage dangereux.
— J’ai peur que tu m’abandonnes…
— Je n’ai pas de projet d’avenir. Que veux-tu de moi ?
Clio aborde le corps de Jean. Ses lèvres effleurent à peine les siennes, elle sent leur chaleur, elle est prête à s’enflammer avec lui. Mais Jean recule. Il entoure la muse d’un regard très doux en lui donnant les paroles les plus dures qui soient.
— Je ne peux pas… Je veux retrouver Annette.
C’en est trop pour Clio qui griffe de plus belle les bras de Jean, puis le serre tout contre sa poitrine dans une étreinte dont il aurait pu ne pas sortir vivant si elle ne l’avait violemment poussé au bas du sofa.
— Comment une fille comme Annette a-t-elle pu tomber amoureuse d’un misérable comme toi ? Tu me hais parce que cette femme t’a trompé. Tu n’as pas de tripes ! Dionysos s’est moqué de moi en me disant que tu serais celui qui m’aiderait. J’aimerais que tu disparaisses de ma vie. Je sais que tu me trahiras comme tu as trahi Annette. Retourne à tes croquis, tu n’es bon qu’à te lamenter sur ton sort. Et tu crois faire revivre ton amour perdu en dessinant sans cesse son visage ? Je te déteste !
— Tu te joues de moi depuis le début en agitant devant mes yeux l’illusion d’une vaine espérance.
Clio sait qu’elle est allée trop loin. Si elle osait, elle caresserait doucement les cheveux de Jean et baiserait ses bras, son visage, ses yeux. Elle a envie de crier « Jean, c’est moi, Clio. J’ai si froid. Comment as-tu pu me quitter quand j’avais besoin de te posséder ? », mais elle n’ose pas.[1]
Avant que Clio ne se reprenne, Jean se lève et fait quelques pas. Elle le regarde s’éloigner d’elle comme s’il la quittait pour toujours… Il disparaît comme par enchantement. Regrette-t-elle ce qu’elle a fait subir à son protégé ?
Elle tente de se persuader que Jean n’est pas à la hauteur, qu’il n’a pas su lui faire renoncer à sa fichue exigence d’enfant gâtée pour lui faire vivre autre chose.
[1] Adaptation des paroles de Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) de Kate Bush , elles-mêmes inspirées du roman d’Emily Brontë.

