
Danton perçoit un léger trouble sur le visage habituellement imperturbable de Robespierre. Il pense pouvoir pousser son avantage et s’efforce de garder son calme. Surtout, rester calme.
— On ne détruit réellement que ce que l’on remplace. L’esprit de 1789, celui des Lumières, a abattu l’absolutisme et il nous faut remplacer cet ordre ancien par la vision d’avenir que nous allons donner au peuple. Ne nous épuisons plus à construire des lois qui limitent les libertés.
— Georges, seule la loi peut contraindre le peuple à devenir vertueux. Et la loi, c’est moi ! Je suis la République !
— Tes lois privent le peuple de sa culture, de sa religion, de ses traditions et de son passé. N’oublie jamais qu’un peuple défend toujours plus ses mœurs que la loi[1] !
— J’endoctrinerai les enfants pour en faire les révolutionnaires de demain, je les arracherai à leur famille pour qu’ils oublient leur passé. Je ne peux plus rien pour leurs parents, alors je les guillotine et je détruis les races corrompues, comme ces Vendéens qui défient la République. Ainsi le peuple de France sera libéré de son histoire inutile et de ses passions avilissantes. Il marchera à ma suite vers un avenir radieux.
Un sourire de prédateur déforme la face du tribun. Il est sûr maintenant d’avoir en face de lui un être qui n’a plus rien d’humain et qui perdra la France pour assouvir ses fantasmes de pureté. Il savoure le plaisir de dévorer enfin les entrailles de celui qui fut son ami… Il y a une éternité.
— Tu ne parviendras pas à effacer l’Histoire et elle gardera le souvenir de tes crimes. Être français c’est aimer la France, comme une mère, comme une épouse, comme une maîtresse. Mais c’est l’aimer ! Tu essentialises l’ennemi de la république, tu légitimes le crime de masse. Ce n’est plus le citoyen Martin que tu guillotines, c’est tout un peuple que tu effaces. C’est toi que nous effacerons Maximilien, mais sans jamais oublier tes fautes afin que personne ne se réclame de toi demain.
Danton se lève de table. Il s’approche de l’incorruptible, menace son visage de sa gueule et décoiffe sa perruque poudrée. Il lui jette à la face tout son mépris.
— Oui, je suis le Vice mais moi je ne cache rien. Toi, tu as l’apparence de la Vertu mais qu’y a-t-il sous ton beau costume ? Sais-tu seulement ce que c’est que de s’abandonner ? N’as-tu jamais senti le parfum et le goût d’une femme dans ta bouche ? N’as-tu jamais baisé comme un homme follement épris de la femelle qui se donne à toi par amour de sa liberté ? J’ai commandé pour toi le meilleur repas que l’on puisse servir à Paris et les vins les plus fins, et tu y as à peine touché. J’ai fait venir la plus belle fille pour te plaire, et tu l’as à peine regardée. C’est parce que tu n’es pas un homme. Tu ne sais pas jouir de la vie, comment peux-tu espérer la faire jouir de tes actes ? Ta passion pour la Vertu t’a rendu frigide !
Danton lève la main sur le maître de la France. Quand il voit qu’il incline la tête, il lui dit seulement ces paroles…
— Comme tu sembles vulnérable quand tu es seul, sans la meute des chiens qui te servent. Tu n’as même plus figure humaine, j’en aurais presque pitié de toi. Sors de chez moi avant que je te détruise. À l’instant !
Les domestiques se pressent autour de Robespierre pour le protéger de la furie dévastatrice de Danton. Sans se départir de son calme, l’incorruptible lâche une dernière menace avant de quitter l’appartement du tribun.
— Je signerai demain ton mandat d’arrêt. J’essaierai d’éviter que Camille soit emporté avec toi. Il est presque mon fils[2] et tu l’as perverti. Je le sauverai si je le peux, ainsi que Lucille qui ferait mieux d’élever sa progéniture dans le respect de la République.
— Tu peux me faire condamner à mort, le peuple dansera de reconnaissance sur ma tombe et ira cracher sur la tienne. Ne touche pas à la petite ou bien je t’égorge pour m’abreuver de ton sang ! Tu détestes les femmes mais c’est par l’une d’elles que tu tomberas.[3]
Robespierre parti, Danton fait venir le reste de son repas qu’il déguste tranquillement. Il est à nouveau paisible. Quoi qu’il puisse advenir maintenant, il tiendra la parole qu’il donna à sa Belle. Sa promesse d’une fidélité éternelle.
[1] Montesquieu.
[2] Robespierre connaissait Camille Desmoulins depuis l’adolescence, il fut témoin de son mariage avec Lucille.
[3] Térésa Cabarrus (cf. note supra).

