Par-delà la fenêtre

Newsletter #3 – INSPIRATION : casser les codes connus…

Un atelier d’écriture dont le thème était de proposer une autre fin à « L’amant » de Duras, en mettant en valeur la vision d’un autre personnage du roman... en cassant les codes !

Merci à toi, Alessandra, de m’avoir entraîné dans cette aventure insolite…

Mes lèvres effleurent le cuir du fauteuil de la limousine noire, ma main flatte le bois de ses décors, avant d’actionner son démarreur : le moteur gémit dans un réveil cotonneux puis vrombit d’aise.

Livrée de coton blanc, menthe poivrée… Seul dans l’intimité de la limousine noire, je la laisse approcher le fleuve. Une dernière fois… Puisque la petite blanche est partie.

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Comme à l’accoutumée, je lessivais la limousine au bord du Mékong, qui charriait vers le Pacifique les troncs des arbres morts : poivriers, robiniers, acacias, aréquiers… Emportant avec eux le souvenir de la vie d’un homme puissant.

Après avoir revêtu ma livrée de coton et mon parfum menthe poivrée, je passai chercher le fils du vieux maître : les funérailles de son père l’attendaient.

Le corps, enlevé au fleuve, reposait sur une litière parée d’un fin linceul de soie blanche. Tandis que la main du jeune maître épousait le visage du vieil homme, je ne décelai aucune trace d’émotion sur ses traits, désormais lisses et rassérénés. Devoir accompli : j’avais donné la paix à mon jeune maître en offrant son père au fleuve.

Avant la petite blanche, jamais mon regard ne frôla le rétroviseur intérieur de la limousine, geste empêché par le vieux maître. Mon espace, contraint par les vitres intérieures à coulisses, me cantonnait à ma condition d’inférieur. Exigeant que ces vitres soient maintenues abaissées, la petite blanche changea l’ordre établi, de telle sorte que je ne parvenais plus à m’interdire de l’observer : corps enfant, visage femme…

Dès le premier jour où je la livrai au jeune maître, je compris que ce visage ne devait pas vieillir. La condition, impérieuse, résidait dans le maintien de leur statut d’amants.

Mon existence de serviteur, bercée par les allers et retours entre la pension de la petite blanche et la chambre en ville où elle se laissait aimer par le jeune maître, m’emplissait de sérénité : le visage femme rayonnait, m’éblouissant dans le miroir du rétroviseur.

Un matin, à l’orée de la saison des pluies, le jeune maître osa enfin revêtir les habits de son père. Il prit possession des attributs du vieil homme : pouvoir et argent. Installé en nouveau maître sur le cuir du canapé de l’automobile noire, il confia à la petite blanche qu’il désirait l’épouser. Je ne pus m’empêcher d’entendre sa réponse…

— Nous sommes amants, jamais nous ne deviendrons mari et femme !

Puis vint octobre et son funeste cortège de cyclones et de malheurs : à la fin de la saison des pluies, le jeune maître commanda d’un ton impérieux à la petite blanche de devenir son épouse.

Funeste exigence contre laquelle le fleuve se cabra ! Épuisé par les amas de troncs d’arbres morts qui lui barraient l’accès au Pacifique, il me réclamait un deuxième corps. Je lui offris celui du fils, à l’identique de celui du père, afin que le visage femme ne vieillisse jamais.

Rentrée en France, la petite blanche n’assista pas aux funérailles du jeune maître… C’était sans doute mieux ainsi.

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Débordant sur novembre, la pluie ne cesse de faire grossir le fleuve, avivant sa faim. Soudain, irrépressible, une éclaircie troue le ciel et les eaux tumultueuses du Mékong m’ordonnent de prendre les commandes de l’automobile.

Livrée de coton blanc, menthe poivrée… Seul dans l’intimité de la limousine noire, je la laisse approcher le fleuve. Une dernière fois… Puisque la, petite blanche est partie, emportant mon amour pour elle.

En une fraction de seconde, le fleuve nous engloutit, la limousine et moi, se repaissant de mes larmes, ultimes offrandes à sa démesure.

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28 septembre 1984, 20 heures et trente minutes. Juste avant que les derniers spots du plateau de télévision ne s’éclairent, l’animateur « apostrophe » l’autrice…

— J’espère que vous me pardonnerez de vous poser cette question incongrue, Madame Duras… Comment faites-vous pour conserver un visage si jeune à soixante-dix ans ?

Alors, d’un mouvement altier, le visage femme prend toute la lumière du plateau.

— Cher Bernard, sachez que les larmes d’un amant ignoré ont porté ma jeunesse des rives du Mékong jusqu’à vous : une limousine noire… une livrée de coton blanc… une trace indélébile de menthe poivrée sur mon cœur…