La muse de l’Histoire…
Cela faisait longtemps que Clio – vous savez, la muse de l’Histoire ! – me taquinait, se plaisant à faire irruption dans ma vie, n’importe où, n’importe quand. À sa guise ! Que voulait-elle donc de moi ? La dernière fois, c’était hier matin au petit déjeuner. La pluie tombait à bout portant.
Émergeant de ma chambre, à peine réveillé, je la trouve là, assise sur la table de la cuisine, en train de boire mon café et de dévorer mon miel à grandes lampées. Un véritable capharnaüm : traces de pas boueux maculant le sol, boîtes de céréales renversées, bouteille de lait se vidant sur le carrelage… Et elle, sourire à la fois charmeur et narquois aux lèvres.
Excédé, n’y tenant plus, je lui retire son bol des mains et la soumets à la question.
— Vas-tu enfin me dire ce que tu attends de moi ?
Se saisissant de la cuiller qui s’enfonce dans le pot de miel, elle la lèche consciencieusement avant de daigner me répondre.
— Tu le commences quand ?
Elle rit ! D’un rire libérateur et joyeux… Moqueur aussi, me semble-t-il. Sans doute l’effet de la vision de ma face interrogative, de mes yeux écarquillés, de mes narines dilatées, de ma bouche béante. Profitant de mon désarroi, elle insiste…
— Ce livre sur l’Histoire ! Celui que je t’implore d’écrire depuis ton plus jeune âge.
— Je ne sais plus écrire.
— Eh bien, lance-toi, écrivaillon ! Je t’aiderai, tu sais bien que je veille sur tes rêves depuis toujours… Oh, j’allais oublier : ton bureau est prêt ! J’ai exhumé de sa mémoire toutes les scènes de l’Histoire et tous les personnages qui hantent ton sommeil depuis si longtemps, et que tu as rangés dans les tiroirs de ton oubli. Reprends tes carnets de notes ! J’ai allumé ton ordinateur, la page est blanche. Enfin, pas tout à fait… Je me suis permis d’écrire les toutes premières lignes d’une rencontre. Celle de deux amoureux de l’Histoire…
Je n’ai pas le choix. Si je veux recouvrer ma sérénité, il va m’en falloir passer par là et lui écrire ce livre qu’elle désire ardemment. Juste avant de disparaître, elle m’adresse ces mots, comme un avertissement, doux et ferme à la fois :
— Ce sera un livre d’Histoire. La vraie ! L’Histoire à qui on ne bande pas les yeux, libre et fière d’elle-même. Et surtout, je souhaite que tu la laisses prendre toute sa démesure. Pour le dire autrement, donne-lui ton souffle afin qu’il réveille la passion de ses personnages. Accorde-leur une dernière et inespérée émotion ! Fais-le pour moi…
Ce matin, le soleil pointe son nez derrière les frondaisons. J’ouvre la fenêtre de mon bureau, puis je m’assieds et m’attelle à la tâche. Une première scène prend forme et s’anime soudain devant moi… Une salle de tribunal, une foule en colère, un colosse qui fixe son regard assassin sur ses juges, mandatés par Robespierre : Danton !
Mes doigts courent sur le clavier et je revis. Par-delà la fenêtre : l’Histoire d’un amour sans fin…
