Par-delà la fenêtre

Newsletter #9 – LA FABRIQUE : La rencontre de Clio et Dionysos

Clio se précipita vers la sortie du jardin puis courut à grandes enjambées dans la ville. Arrivée à son appartement elle retint son souffle et colla son oreille contre la porte. Debussy ! Il écoutait Debussy… Très exactement le son de la flûte sculptant les rythmiques incertaines de l’introduction du Prélude à l’Après-midi d’un Faune.

Clio frappa avant d’entrer, se donnant ainsi le temps d’imaginer l’apparence prise cette fois-ci par celui qui s’était invité chez elle. Étonnamment, l’appartement était en ordre.

L’hôte occupait le fauteuil de Clio dont il avait incliné le dossier afin de s’installer, quasi allongé, ses longues jambes terminées par des souliers en cuir rouge posés sur le bureau. Ils n’étaient pas sa seule concession aux coutumes vestimentaires des humains. Le divin personnage était vêtu d’un magnifique costume sombre, une chemise d’un blanc iconique négligemment ouverte sur son torse… On aurait presque cru voir Jean mais, contrairement à ce dernier, lui rayonnait.

Il possédait la beauté qui donne envie. Pas celle, classique, des statues antiques mais la vraie, celle des bêtes sauvages. La couronne faite par ses cheveux épais dont les boucles blondes caressaient ses épaules soulignait l’étrangeté de ses yeux en amande et son teint cuivré. Clio se méfiait de la fascination de ses yeux, de sa grâce de jeune femelle gourmande, de son élégance de fauve à la fois séduisant et cruel, de son odeur sexuelle qui vous entraînait dans les pires bas-fonds… Oui, il savait charmer tous les êtres, les dieux, les hommes, les femmes, les animaux, mais sa séduction rendait fous ceux qu’il approchait de trop près. Alors, Clio et lui s’arrangeaient toujours pour se tenir l’un de l’autre à la distance qui permettait à cet envoûtement de ne pas opérer.

Voyant le visage hagard de la jeune femme et sa bouche béante de surprise, le roi des faunes rompit le silence qui s’était installé dans l’appartement après que les derniers moments de son après-midi eurent disparu dans les rougeoiements du couchant…

— Je t’attends depuis un moment, ma très chère amie. Silène t’a repérée dans cette époque triste, guindée et sans aucune imagination. Vois comment je suis contraint de me vêtir pour passer – presque – inaperçu. Et tes frusques… C’est pitoyable ! Qu’as-tu fait de tes attributs, la trompette représentant la renommée et le livre sur lequel sont rédigés les récits du passé ?

— Tu n’es quand même pas descendu de l’Olympe pour parler chiffons ! ? Es-tu seul ? C’est étrange, je ne vois ici aucun signe du désordre apocalyptique que tu engendres habituellement.

Dionysos adorait faire la fête et appréciait peu le côté trop sérieux des muses. Cependant, il admirait le caractère bien trempé de Clio. Elle, tout en le respectant pour sa différence et sa liberté assumées, se méfiait de lui, ne sachant pas toujours comment gérer son ambiguïté.

Elle opta pour l’attaque.

— Je suis perdue ici et je veux rentrer chez moi, près de mes sœurs au pied du mont Olympe. Que vas-tu faire pour m’aider ?

— Rien ! Absolument rien si tu ne me dis pas pourquoi tu es arrivée ici-bas, si tu ne me confies pas tout… Vraiment tout !

Clio prit peur. Elle savait qu’il ne fallait surtout pas déclencher les foudres de la colère de Dionysos sous peine de sombrer dans sa folie destructrice. Sous ses airs plaisants de pâtre grec, il était le métèque, l’étranger protégé par Zeus, capable du meilleur comme du pire. Et le pire était vraiment redoutable.

Elle opta pour le meilleur.

— Zeus m’a promise à Apollon… Le rictus, soudain haineux, du dieu de la folie la fit hésiter… Je crois que c’est pour calmer son ambition dévorante, pour l’occuper en somme afin qu’il ne pense plus à s’asseoir au sommet de l’Olympe à sa place.

Le visage mobile de Dionysos passa de la tragédie à la comédie. Il releva brusquement le dossier de son siège et alluma un des cigares qui traînaient sur le bureau.

— Une occupation plutôt charmante, quoique rétive… Ton histoire devient intéressante. Continue !

— Je ne supporte pas ce bellâtre si imbu de lui-même, si lisse et totalement dépourvu d’humour, de fantaisie, de rêves…

— Il est vrai qu’il est mon exact opposé. Et qu’as-tu dit à ton père ?

— Envoie-moi plutôt en enfer !

— Et il t’a répondu : « Tu l’auras voulu ma fille ! »

— Comment le sais-tu ?

Un sourire bouffi de satisfaction mauvaise déforma la face de Dionysos. Pour deux raisons, la première était qu’il prenait un malin plaisir à s’amuser du malheur des autres, la seconde qu’il ne se refusait jamais le plaisir de mettre son nez dans les affaires d’un autre dieu de l’Olympe. Il mentit – un tout petit peu – à Clio…

— Je vais t’aider car tu le mérites.

— Tu ne peux pas me renvoyer là-haut, si papa me revoit il va me donner au bellâtre.

— Pas si tu lui apportes ce qu’il désire plus que tout.

Clio détestait qu’on lui parle par énigmes. Elle s’emporta sauvagement, la colère plissant les charmants traits de son visage. Dionysos pensa qu’elle était belle ainsi, mais il ne le lui dit pas. Cette fille était trop compliquée pour être heureuse, trop compliquée pour lui…

— La pierre ! Tu vas me la donner. Elle permettra à Zeus de conserver à tout jamais son pouvoir sur les autres dieux. Quelqu’un l’a maladroitement fait tomber sur terre avec la bague sur laquelle elle était sertie. Si tu la retrouves, ton papa chéri déliera la promesse qu’il a faite à Apollon et il te réintégrera parmi nous, en haut.

— Où dois-je la chercher ?

— Je sais seulement qu’elle est quelque part sur Terre, perdue dans les siècles de l’Histoire de France. Mais tu ne peux pas faire toi-même ce voyage dans le temps sous peine de perdre ton immortalité. Seul un humain le peut. Un fou ou un désespéré bien entendu car je ne sais s’il reviendra de ce périple… Dionysos ajouta, savourant le spectacle du désespoir de la jeune femme… Comment trouver un tel phénomène ?

Clio s’effondra, cachant son visage entre ses mains afin que Dionysos ne voit les larmes qui l’oppressaient. Le faune mit fin au suspense.

— Cesse tes jérémiades ! Je l’ai trouvé. Il se nomme Jean, il est parfait pour cette quête. Il parcourra l’Histoire pour toi. Tu le guideras… Si tu le peux.

— Comment vais-je le convaincre de faire ceci pour moi ?

— Tu es la plus insensible, la plus charmeuse et la plus menteuse des filles de l’Olympe, tu sauras donc le faire. Tiens, prends cette boule de verre et regarde… Contemple l’avenir ! C’est ce qui vous attend Jean et toi si vous échouez.

Clio se saisit de l’objet. Elle y vit le feu, la désolation, l’apocalypse… Et ses pleurs.

Quand elle releva enfin la tête, Dionysos avait disparu… Sans lui parler de l’accord qu’il conclut avec Jean : lui faire trouver l’amour absolu en échange de cette substance si précieuse qu’il détenait chez lui. Faust !

Clio entendit les derniers échos du rire de l’Autre se perdre au loin dans la nuit et constata que les cendres de son cigare étaient déjà froides. Elle lut le mot qu’il lui laissait, griffonné sur un vieux morceau de papier à moitié déchiré.

« Je suis l’Autre, celui qui perturbe l’ordre établi. On ne sait plus ce qu’est l’altérité dans cette société du vingt et unième siècle à la pensée calibrée. Le voyage dans le temps vous fera du bien à Jean et à toi. Fais attention à vous deux ! Si tu en as le courage… Je pense que tu vas adorer cette quête. Tu vas l’aimer… À en mourir ! »