Par-delà la fenêtre

Newsletter #8 – PASSION : Clio et Led Zeppelin

Je comptais faire une sieste, la vraie, celle d’une heure trente. Celle qui permet d’oublier vraiment…

Raté ! Clio m’a demandé de lui faire écouter mon album de Rock préféré. Tout de suite !

Quelle exigence ! Mais je me suis exécuté, en bon garçon que je suis. De toute façon avec elle je sais que je n’ai pas le choix…

« D’accord. Je commence par te planter le décor…

En 1974, Led Zeppelin – alors au sommet du Rock – est fatigué : trop de drogues, trop d’alcool, trop de groupies… Et l’album précédent qui, même s’il a emplafonné les ventes de ses concurrents de l’époque, Rolling Stones en tête, marque un net recul par rapport à Led Zeppelin IV. Pour la presse Rock, qui les déteste, la messe est enfin dite : le dirigeable de plomb va s’écraser au sol !

Mais ils reviennent, très précisément le vingt-quatre février 1975, en livrant un opus qui efface la morgue de leurs détracteurs et comble leurs fans transis. Comme ils savent le faire, ils revisitent tous les genres musicaux… Et restent les maîtres absolus du Rock.

Le contenant – la pochette de PHYSICAL GRAFFITI est une des plus chères du Rock – annonce clairement le contenu. Ce double album imposant, qui arbore la photo des deux immeubles des 96-98 st Mark’s Place à l’East Village, est taillé pour la démesure du marché américain. »

Soudain, Clio trépigne. Je sens que je commence à l’énerver…

« Bruno, tu me fatigues ! Je ne veux pas d’un cours d’Histoire de la musique Rock, je veux que tu me fasses écouter cet album dont tu es apparemment totalement addict. Je veux comprendre ta passion.

— OK ma chère, mais assieds-toi d’abord ! Ce monument compte quatre faces – oui on va écouter le vinyle mademoiselle – quatre atmosphères viscéralement différentes. Es-tu prête pour ce voyage ? »

Clio envoie balader son fauteuil et se dresse devant moi. Elle adore me provoquer.

« Tu sais bien que j’ai plus d’un voyage au compteur… Et que rien ne me fait peur ! »

Je connais Clio depuis une éternité maintenant, celle que nous avons choisi de partager. Et si je sais une chose aujourd’hui, une seule, c’est que rien ne résiste à cette géniale furie. Rien… Ni personne.

J’attends donc que la tempête se calme puis je pose délicatement le vinyle sur la platine.

« Bon… La première face est de facture Zeppelinienne classique, hard-blues-rock. La première chanson, c’est Custard Pie.

— Hé gamin, ça cogne d’emblée !

— Ouais, sur un mid-tempo comme le groupe les affectionne. C’est là qu’ils arrachent vraiment en envoyant tous les autres groupes de Rock – sans exception – à leurs chères études. Tu entends les claviers de John Paul Jones qui répondent à la guitare de Jimmy Page, éclairés par la frappe lumineuse de John Bonham ?

— Les paroles de Robert Plant sont vraiment salaces, jeune homme. Je suis choquée. »

Je n’ai pas besoin d’attendre son clin d’œil complice pour savoir que tout ceci l’amuse terriblement.

— C’est effectivement dans la plus pure tradition des bluesmen noirs des années 40.

Elle a tout juste le temps de replonger dans son fauteuil que l’intro de The Rover fait trembler les baffles…

— Ah, on change de style !

— Tu entends cette intro pulsée par une ligne de basse monstrueuse ? Ce morceau a influencé tous les groupes de Hard Rock des décennies suivantes, mais ils se sont brûlé les ailes en essayant d’approcher le feu d’enfer qu’il dégage. Écoute… Écoute les solos lumineux de la guitare de Page.

— Wahou ! C’est comme si un éclair venu de nulle part déchirait la nuit épaisse d’un ciel plombé. Et Plant évolue dans un registre mystique maintenant, je n’aurais jamais imaginé qu’il avait ce délicat talent de parolier. »

Quand sa pommette gauche tremble légèrement, donnant une douceur inattendue à son regard de braise, c’est qu’elle apprécie.

« Tiens, le morceau suivant commence bizarrement…

— C’est In My Time Of Dying. Que te dire Clio ? Rien ! Je te laisse écouter ce blues de onze minutes.

— C’est dingue comme la batterie de Bonham emplit l’espace. Il est humain ce mec ou c’est le fils de Vulcain ? Un monstrueux tombereau d’acier en fusion liquéfie ce qui reste de mon crâne… Le jeu de guitare de Page est hallucinant, il explore tout le registre du blues avec ses riffs obsédants, son jeu de slide et son bottleneck… Et Plant qui hurle à l’heure du jugement dernier « Je vais toucher Jésus ! »

C’est dément ton truc ! »

À la fin du morceau, Clio s’ébroue et secoue sa crinière de fauve.

Je me dis que je l’ai suffisamment déchaînée, qu’il est plus que temps qu’elle aille prendre sa douche pour se calmer et qu’elle me laisse enfin tranquille. Pour une fois !

« On écoute la suite plus tard. OK ? »

Je comprends, à la dureté dont se teinte son regard, qu’il est trop tard pour reculer. Donc j’avance… Je n’ai jamais tenté de la décevoir.

« OK Clio, on passe à la deuxième face. C’est celle de l’aventure. En mode crescendo.

— C’est quoi ce morceau si enjoué ?

— C’est Houses Of The Holly, jeune fille. Cette chanson a été créée pour l’album précédent, qui portait ce nom, et elle rejoint finalement Physical Graffiti. C’est effectivement un morceau léger, une échappatoire en quelque sorte.

— Étonnant ! Plant s’égare dans le jardin d’un ange, celui de l’ange qu’il courtise ? Dis-moi, tu crois que je suis un ange moi aussi ?

Clio sait parfaitement ce que je pense d’elle, de nous, de la façon dont nous nous sommes rencontrés, du choix définitif que nous avons fait… Moi je sais que je ne dois pas réagir. Elle ne supporte pas que l’on donne des réponses à une question qui n’en attend pas.

— Et maintenant voici Trampled Underfoot, qui couronne la section rythmique la plus funky du Rock.

— Yes, FUNKY ! Jones et Bonham s’en donnent à cœur joie et ils font un super clin d’œil à Stevie Wonder – Superstition !

— Voici maintenant la perle, la fusion ultime entre Rock et World Music, Kashmir ! Ce morceau improbable te démontre, si cela était encore nécessaire, que le ZEP est aux avant-gardes de la création Rock. Plant n’a jamais été aussi bon au chant…

— Remets-le ! Je veux encore être clouée sur place par les arrangements orchestraux de Jones, je veux entendre à nouveau la guitare de Page qui alterne puissance et douceur dans une infinie danse d’amour. Putain, la batterie titanesque de Bonham dégage un groove que je n’ai jamais entendu chez un autre batteur. Fabuleux !

— Oui Clio, je ne connais rien de plus enivrant que ce voyage dans le désert Marocain. C’est le morceau que j’ai le plus écouté à ce jour… Et je prie pour que quelqu’un veille qu’il soit le dernier que j’écouterai. »

Clio ne relève pas. Elle ne relève jamais les évidences…

« On attaque la troisième face jeune homme ?

— Cette face marque un temps de repos dans cet album. Un temps de création insolite, un temps de récréation. In The Light l’introduit. Écoute !…

— C’est ambitieux et aventureux, ça aurait pu être vraiment casse-gueule. Mais l’essai est transformé ! Quel patchwork… Musique orientale, musique progressive et hard rock, joué sur un tempo lent. Sidérant !

— Tu sais, sa profondeur doit énormément à la créativité de Jones. Ses claviers subliment le chant de Plant qui tente vainement de redonner espoir à un amour en train de se perdre.

— C’est quoi la délicate balade acoustique qui suit ? J’adore !

— Bron-Yr-Aur, la colline d’or en Gallois, du nom du cottage dans lequel les musiciens ont composé leur troisième album aux résonances folk très marquées.

Soudain, je vois le visage de Clio se contracter. Elle se lève de son fauteuil et commence à arpenter la pièce de long en large. Pas bon signe…

« Je n’aime pas celle-ci.

— Down By The Seaside est un folk-rock à l’ambiance californienne. Il est vrai qu’il est très décalé par rapport à la production Zeppelinienne habituelle.

— Très original, mais ce n’est pas mon truc… Par contre celle qui suit est vraiment géniale !

— Ten Years Gone. Une chanson d’amour sur la cruauté du temps qui passe en emportant loin de nous nos amours adolescentes.

— Cette tristesse est d’une beauté renversante. Bruno, épargne-moi tes commentaires de jeune puceau sentimental, tu sais que je n’en ai pas besoin pour savoir si je dois pleurer !

Clio détourne brusquement sa face contrariée du feu de mon regard inquisiteur. Elle ne supporte pas que je puisse deviner les larmes qui coulent sur ses joues si délicatement parfumées…

« Mets la quatrième face… Vite !

— Je suis à votre service, chère muse. Avec cette quatrième face, Physical Graffiti nous emporte loin. Entre Boogie, Hard Rock, Blues traditionnels et Glam Rock. »

Lorsque le bras de la platine quitte le feu incandescent du vinyle et que le silence se fait, Clio semble épuisée…

« J’ai l’impression d’avoir traversé un continent entier, emportée par un bolide fou d’amour pour cette route qui n’attendait que lui… Enveloppée dans une profonde nuit que déchiraient, en des instants furtifs, les lumières des mégalopoles américaines venant mourir en elle… Je suis déchiquetée Bruno, je vais me coucher ! Merci pour ce voyage inoubliable. Tu sais que j’ai besoin de comprendre et de partager ce que tu aimes… J’ai compris que Led Zeppelin est LE groupe de Rock ultime.

— Bonne nuit Clio. »

J’ai beau connaître Clio depuis une éternité, elle me surprend toujours.

Vous ne la connaissez pas ? C’est peut-être votre chance… Ou plus certainement votre plus grand manque.

Je vous la présenterai un jour, c’est promis ! Clio s’est invitée dans mon prochain roman : L’histoire d’un amour sans fin. Elle en a relu très attentivement chaque chapitre, chaque page, chaque ligne, chaque mot.

Clio est très soucieuse de son image. Il est inenvisageable pour elle, et pour moi, de ne pas respecter sa vérité. Clio est tellement…

À suivre !