Par-delà la fenêtre

Newsletter #7 – LA FABRIQUE : oser le contraste !

Extrait de L’histoire d’un amour sans fin

Engoncé dans son vieux complet noir, il écrit debout.

Les coudes appuyés sur la table haute qui jouxte la fenêtre, le front entre les mains, il désespère de ne pas pouvoir finir la lettre qu’il commença d’écrire il y a si longtemps. Il en déchire les pages de rage et se rue vers la porte de son cabinet. Avant de la refermer, il jette un long regard désolé à son capharnaüm. Demain c’est juré, il met tout cela en ordre. Il hait ces piles de livres et de manuscrits qui se précipitent sur les murs dans un fracas tel qu’ils l’empêchent de trouver le souffle d’écrire cette lettre à laquelle il tient tant.

Il se retourne et aperçoit Sarah dos à lui, de profil. Il contemple sa chère Voix d’Or dont la longue robe bleue épouse les formes du fauteuil dans lequel elle s’abandonne. S’échappant du dossier, une crinière rousse ondule telle celle d’un fauve prêt à bondir. Le romancier est sûr qu’elle se sait observée et qu’elle aime passionnément cela. La langue de la jeune femme caresse ses lèvres, son épaule nue rappelle à l’homme le festin qu’il faisait de sa délectable chair blanche. Se souvient-elle de ces noces sauvages ou bien n’a-t-elle accepté son invitation que dans l’unique but de le tourmenter ?

Victor Hugo baisse les yeux. Il ne veut surtout pas croiser le regard de Sarah quand elle posera le sien sur lui.

— Vous voici enfin, Madame. J’ai attendu mille ans !

Sarah se redresse avec la rapidité et la grâce d’une féline qui tient enfin sa proie. Elle part dans un rire carnassier.

— Ah mon cher, je crois que je me suis perdue en route. Vous excuserez ce retard qui m’a tenue éloignée de vous pendant toutes ces années. Levez les yeux, enfin ! Suis-je en beauté ?

Hugo retrouve ses mots, réjoui de ce spectacle dont il ne se lasse jamais.

— Quand je vous vois, j’hésite entre la beauté d’une nymphe et le danger d’une batterie de canons. Ce qui me rassure cependant, c’est que nous sommes tous deux des voisins du ciel puisque vous êtes belle et que je suis vieux.

Sarah apprécie la lutte, surtout quand l’adversaire est de taille.

— Je vous remercie pour ma beauté. Quant à votre vieillesse, permettez-moi de ne pas y croire, vous m’avez donné trop de preuves de votre vigueur lors de nos dernières retrouvailles.

— Trop ? Je vous touchai à peine. Depuis quand les tigresses se comportent-elles en jeunes chattes effarouchées ? Je vous en prie, Madame, ne jouez pas de rôle avec moi aujourd’hui. Même si vous le faites toujours divinement.