Par-delà la fenêtre

Newsletter #11 – LA FABRIQUE : La confession de Jehanne

— Entrez, je vous attendais.

Le garde referme la porte et laisse le moine confesseur seul avec la femme qu’il est venu absoudre de ses péchés.

Il pleut à verse sur la bonne ville de Rouen. Une humidité épaisse suinte des parois de cette tour du château dans laquelle on creusa des geôles sinistres et puantes. Il y fait si sombre que même le diable n’y reconnaîtrait pas ses anges déchus. La faible lumière de la torche du confesseur lui permet de distinguer une forme immobile, prostrée sur le sol. C’est la forme d’une enfant. Pierre ne peut dissimuler un profond trouble.

Jehanne d’Arc se lève. Sa tête est rasée, soulignant l’étrangeté de son visage et la profondeur de son regard. Elle le plonge dans les yeux de celui qui vient interrompre son recueillement.

— Saint-Pierre, est-ce l’archange Michel qui me soumet à votre jugement ?

Le confesseur reste coi. Comment est-il possible que cette jeune femme le reconnaisse sous ses habits de moine ? Elle, ne se démonte pas et décoche à son visiteur une volée de mauvaise humeur.

— Répondez-moi ! Êtes-vous ici pour m’ouvrir les portes du paradis ou pour m’envoyer en enfer ? Saint Michel n’ose venir à moi, m’aurait-il menti ? Pourquoi vous envoie-t-il brûler votre âme à mes ailes d’ange abandonné ?

Pierre fait un geste pour s’approcher de Jehanne. Elle l’arrête aussitôt.

— Restez à distance ! Si vous êtes saint, vous n’en êtes pas moins un homme. Tous ceux qui m’ont approché ont souffert.

Pierre, sentant s’évanouir le peu de contenance qui lui reste, n’ose plus faire un geste. Il s’adresse à Jehanne d’une voix basse, le souffle court, tentant à peine d’exister.

— Je me comporterai de la façon dont vous le voulez. Je suis simplement venu soulager votre âme avant…

— Que l’on me fasse disparaître ! Oui, les hommes m’ont trahie et c’est à vous de me dire si Dieu me regarde encore. Ne m’a-t-il pas abandonnée lui aussi ? Elle sourit, passant subitement de la hargne à la moquerie… pour me confier à un jeune homme alors que je vous imaginais chenu et barbu. Ainsi le grand Saint-Pierre n’est pas ce vieillard sage vêtu de blanc dont on a gravé l’image dans nos têtes d’enfants égarés.

Pierre ose enfin respirer.

— Les voies de Dieu sont impénétrables…

— Pour moi elles furent une obsession qui dévora mon esprit et parfois je me demande pourquoi j’ai combattu en leur nom. Vous êtes venu pour me soulager, que voulez-vous savoir de moi ?

— Je veux tout savoir de vous.

— Vraiment tout ? Êtes-vous sûr d’être suffisamment fort pour entendre ce que j’ai à vous dire ?

— Je suis venu ici pour trouver une sainte.

En entendant ces mots, Jehanne fixe son regard sur le visage du confesseur, ses yeux gris-bleu tournent au métal dont la lame froide transperce le cœur de Pierre. Il met un genou à terre, courbant l’échine.

— Je ne suis pas une sainte ! Il aurait fallu pour cela que Dieu ne me livre point à la justice des hommes…